17/12/2005

Un auteur d'origine maltaise : Claude Rizzo

CLAUDE RIZZO

Claude Rizzo est né à Tunis le 8 juillet 1943, sur la place de Bab el-Khadra, où il vit jusqu'à l'âge de 18 ans. Sa famille maltaise, installée en Tunisie depuis quatre générations, est arrivée bien avant l'instauration du Protectorat. Comme bien des Maltais, ses parents étaient cochers et habitaient au-dessus de l'écurie.


Il fréquente l'école de la rue Hoche, le lycée de Mutuelleville, puis le lycée Carnot à Tunis.

En 1961 il obtient le bac. La famille quitte la Tunisie. Il fait ensuite des Études de lettres à Aix-en-Provence.

Il enseigne dans les Bouches-du-Rhône, durant quatre ans.

En 1966, Il épouse à Marseille la petite-fille du boulanger de Laveline-du-Houx, Christiane Claudel, enseignante elle aussi. Depuis, il passe chaque année le mois d'août dans les Vosges.

Il quitte l'enseignement pour diriger une entreprise, avant de créer en 1976 une société spécialisée dans le bâtiment, à Nice.


En 1996, il vend sa société et se consacre désormais à l'écriture, chez lui, à Nice. Et l'écriture, qui n'était qu'une occupation de vacances (toujours dans les Vosges), est devenue son nouveau métier. Bien qu'ils transportent les lecteurs sous des cieux différents, ses romans plaident toujours pour les mêmes causes : la fraternité, la générosité, l'amitié entre les hommes et le combat contre l'ignorance et sa fille aînée - l'intolérance. Il donne également des conférences et participe à des actions sociales tournant autour de la lecture et de l'écriture.


Claude Rizzo a publié les romans :
Au temps du jasmin chez Michel Lafon
Et les arbres chuchotaient chez France Europe Editions
Je croyais que tout était fini chez Michel Lafon

Le Maltais de Bab el-Khadra Michel Lafon

Il nous offre aujourd'hui cette nouvelle qu'il m'a autorisée à publier sur mon blog avec le message suivant :

"Chers amis,
 
Nous voici au mois de décembre, période des fêtes et des cadeaux.
En tant qu'écrivain, j'ai décidé d'offrir à mes amis une modeste nouvelle (que vous trouverez en document joint). Celle-ci appartient à un recueil intitulé "Contes de là-bas. Contes de chez moi". Un recueil introuvable chez les libraires, que je réserve en présent aux êtres que j'apprécie. Il est question, commençant par les miens, de Maltais dans cette nouvelle. Mais d’autres vous raconteront l’histoire de Siciliens, de Juifs et d’Arabes, qui tous vivaient en Tunisie.
 
Passez de bonnes fêtes mes chers amis. Et que votre Dieu, celui des mosquées, des synagogues ou des églises veillent sur vous, et qu’il nous offre la fraternité et la tolérance dans le bonheur."
 

Le rêve de Camerlo Farrugia

 

Camerlo Farrugia n’était pas plus bête qu’un autre. Il avait même hérité de son père de cette forme d’intelligence pratique, bien plus adaptée aux problèmes de l’existence que tout ce que l’on peut apprendre à l’école.

Camerlo Farrugia savait à peine lire et écrire. Mais quelle importance. Personne n'a jamais demandé à un cocher maltais de Bab el-Khadra de réciter les fables de La Fontaine. Par contre, et c'était là l'essentiel, il connaissait Tunis comme lapoche de son bleu de travail, la Médina autant les quartiers européens, et pouvait sans hésiter vous conduire dans n'importe quelle ruelle des souks des Tanneurs ou de celui des Parfums.

La veille, Camerlo Farrugia avait mis longtemps à s’endormir. Il y réfléchissait encore en assistant à la première messe du matin, appelée ici « Messe des cochers »
En sortant de l’église du Sacré Cœur, sans doute inspiré par le bon Saint Paul, sa décision était prise.
Le soir même il rendit visite à son cousin Coco Zammit ; un Zammit de la rue Malta Srira, dont le frère « faisait boucherie chevaline » au marché central, à ne pas confondre avec son autre cousin, un Coco Zammit lui aussi, celui qui s’était marié avec la plus jeune des filles Caruana de la rue de Monastir, et qui lui, tenait un éventaire de salaisons au marché de Bab el-Khadra.
Les deux cousins s’étaient assis devant un verre d’anisette accompagné de sa kémia.
— Je suis venu te voir, dit Camerlo Farrugia, parce que tu connais les automobiles aussi bien que moi je connais les chevaux.
— C’est vrai, je n’ai plus rien à apprendre en mécanique. Mais je suis surtout un spécialiste pour les Renault, mais aussi pour les Citroën, et je me débrouille pas mal dans les autres marques, répondit Coco Zammit d’un ton modeste.
Il but une goutte d’anisette avant de demander :
— Pourquoi ta question, tu veux t’acheter une automobile à présent ?
— Iva ! Mais pas pour me promener jusqu’à La Goulette le dimanche, mais pour faire le taxi-bébé.
Coco n’en revenait pas.
— Toi, taxi ?
— Oui, pourquoi ; c’est un miracle à t’entendre ?
— C’est pas un miracle, mais cocher, c’était quand même le métier de ton père, répondit Coco Zammit.
L’argument porta. Camerlo Farrugia se rendait bien compte que sa décision représentait un sacrilège. Une réticence qu’il s’était employé à vaincre depuis que cette idée lui était venue à l’esprit.
— C’est quand même pas de la faute de mon pauvre père si de nos jours les taxis nous mangent la laine sur le dos. Bientôt, à Tunis, il n’y aura plus que les vieux, ceux qui ont peur des automobiles, qui prendront nos karrozzins, dit-il, un ton plus haut.
— Ne t’énerve pas. Je te disais ça sans malice. Alors tu es décidé à faire le taxi, et tu veux que je t’aide si j’ai bien compris ?
Camerlo Farrugia approuva d’un geste de la main.
— Tu sais que je n’ai rien à te refuser. Bon, comment tu vois ton affaire ? demanda Coco Zammit.
— Tu es mécanicien, tu peux peut-être m’apprendre à conduire, et m’expliquer un peu de mécanique en même temps. Pour la licence, je m’en occupe par une connaissance qui est bien placée à la Résidence. Après, tu me trouveras une quatre chevaux, une bonne occasion, et surtout pas trop chère.
— C’est comme si c’était fait, lui dit son cousin en lui servant un autre verre. Et tu verras, tu apprendras vite. Nous, les Maltais, nous avons la voiture dans le sang.
— Une quatre chevaux, c’est après tout qu’un gros attelage, en conclut Camerlo.
Ils prirent ainsi rendez-vous pour le dimanche suivant avant de trinquer à nouveau. La nouvelle méritait bien une troisième tournée.
Camerlo Farrugia avait franchi un premier obstacle. Ne lui restait plus qu’à décider son épouse, fille de cocher, qui elle aussi était née au-dessus de l’une de ces écuries maltaises qui bordaient l’avenue Garros. Pour y parvenir, il eut l’habilité de lui parler de sous, de gros sous. Gracieuse ferma alors les yeux. Elle se vit habillée comme une Métropolitaine, couverte de bijoux comme Mme Bismuth, allant le dimanche en famille déguster un poisson complet à La Goulette. Elle accepta sans trop de réticences.
Ainsi, Camerlo Farrugia vendit sa calèche et son cheval et devint propriétaire d’un taxi-bébé.
Jamais, avant cette fameuse nuit, il ne regretta sa décision. L’abondance régnait chez les Farrugia de Bab el-Khadra. Les cochers du quartier éprouvaient de plus en plus de mal à nourrir leur famille et leurs chevaux. Gracieuse Farrugia se pavanait à la messe du dimanche dans des robes qu’elle achetait désormais dans les magasins de la rue de France.
Puis il y eut ce rêve. Et Carmelo, à l’image de bien des habitants du quartier, croyait aux messages contenus dans les rêves.
Son père lui apparut dans son sommeil. Celui-ci, dans sa tenue de cocher, son fouet à la main, portait sur son visage toute la misère du monde.
— Mon fils, qu’as-tu fait ? lui dit-il d’une voix où se lisait sa détresse. Tu as vendu la karrozzin qui appartenait à mon père, qui déjà la tenait du sien. Ton geste aura des conséquences graves, mon fils. Des conséquences dont tu porteras seul la responsabilité.
Ceci étant dit, le père s’éloigna en courbant l’échine. Et Gracieuse, éveillée en sursaut, découvrit son époux à genoux sur le tapis, bras ouverts, suppliant la Madone, les saints du paradis et tous ses morts de lui pardonner son crime.
Ce rêve bouleversa l’existence de Camerlo Farrugia qui, de ce jour, ne vivait plus que dans l’attente de la punition annoncée par son père.
Puis l’événement politique s’emballa. Ce fut ainsi, qu’un beau matin, Camerlo Farrugia et bien d’autres Maltais, accompagnés de Siciliens et de Juifs de Tunis, certains pleurant dans leur mouchoir, d’autres serrant les poings, virent disparaître au loin le port de La Goulette. Ils quittaient le pays où étaient nés leurs ancêtres, laissant derrière eux leur église, leur synagogue et leur cimetière.
En vous promenant à Marseille, quartier de Sainte Marguerite, peut-être pourrez-vous rencontrer Camerlo Farrugia. Si vous lui demandez de vous raconter la fin de son histoire, voici ce qu’il vous dira :
Le nationalisme tunisien, Bourguiba, l’arrivée au pouvoir de Pierre Mendés France, l’indépendance de la Tunisie et le départ des Européens, ne représentèrent que les péripéties de la punition que son père lui avait infligée".

 

 

 

Claude RIZZO

Villa la Clarté – av Roi Albert 1er 06100 Nice

 

Tel : 04 93 53 64 86 – E-mail : claude.rizzo@wanadoo.fr

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