02/01/2005

Victimes et témoins: La complexité du "devoir de mémoire"

Le refus de témoigner comme retour à la vie : une posture exemplaire ?


Cette étude est longue. Le sujet est complexe. Mais cette réflexion est essentielle. Cette intervention de Nadi LAMM que je publie ici a été faite à la Maison de l'Université de Rouen le 30 novembre 2004 dans le cadre du colloque: "Re-constructions du Moi dans les récits concentrationaires " organisé par Jean-Marie Winkler, professeur d'Allemand à l'Université de Rouen avec la collaboration de la faculté de Romanistik de l'Université de Salzbourg (Autriche).


Nadia Lamm (qui lancé une pétition pour une rénovation de l'éducation civique) analyse ici le procès à charge qu’a instruit contre l’oral history, Ruth Klüger. Celle-çi contribue à déplacer notre regard du contenu des témoignages vers la condition humaine des témoins .

Selon Nadia, Ruth Klüger livre ainsi une analyse iconoclaste qui ne prétend pas être " la " posture exemplaire en lieu et place de celle d’un Primo Lévi ou d’un Elie Wiesel (entre autres) mais qui, en lui permettant de ne pas endosser l’identité trouble de la victime, la préserve de s’enfermer à jamais dans son passé.

Par là elle dessine en creux et sans polémiquer en philosophe avec le devoir de mémoire, la place que pourrait prendre en Occident non seulement la reconnaissance de l’histoire de l’antisémitisme mais encore une éducation laïque au judaïsme et à l’apport des Juifs à la culture universelle.
Bonne lecture


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"Continuer de vivre, ou mieux Revivre"
Dieu et...l'Homme, après le Shoah

per NADIA LAMM

Weiter leben – Continuer de vivre , ou mieux Re-vivre c’est le titre que Ruth Klüger a choisi pour son récit autobiographique qu’elle rédige en allemand et termine en Californie en juillet 1991(elle a soixante ans et vit depuis 1947 aux Etats-Unis où elle a fait une carrière universitaire comme professeur de littérature allemande).
Ce titre exprime le refus de se laisser enfermer dans la condition de " survivante " de la Shoah (survivre se dit " überleben "en allemand). Pourtant ce n’est pas ce titre – Re-vivre ou Retour à la vie - qui fut choisi pour la traduction française de l’ouvrage (parue en 1997 aux Editions Viviane Hamy) mais Refus de témoigner , qui traduit exactement Aussageverweigerung, le titre d’un poème que Ruth Klüger a inséré à la fin de Weiter leben et dans lequel elle tente de traduire son malaise face à la sommation de témoigner que lui fait la société et qui n’est en réalité, à ses yeux, qu’une sommation de se taire ou encore de ne parler que pour conforter les stéréotypes que le politiquement correct sur les Juifs et la Shoah est prêt à entendre.

Le "refus de témoigner"


Dans ces conditions-là, oui , sa réponse est un refus de témoigner ! Il faudra revenir sur ce que sont ces conditions . Mais d’abord il convient de souligner le caractère paradoxal du titre ‘Refus de témoigner’ pour désigner le contenu du livre.

Car celui-ci –et c’est là son intérêt , historique mais aussi littéraire et humain est précisément un livre de témoignage : Weiter leben ne fait précisément rien d’autre que narrer une vie bien plus longue et riche que des seules années de la Shoah ; il se compose de 300 pages subdivisées en quatre grandes parties qui explorent la vie de Ruth depuis sa naissance et son enfance à Vienne avant la Shoah jusqu’à celle qu’elle aura aux Etats-Unis, avec des retours réguliers en Allemagne, après 1947.

Entre 12 et 14 ans...

Les années de la Shoah (2 ans entre douze et quatorze ans ) sont abordées dans la deuxième partie sur les camps : à 12 ans elle entre en effet à Theresienstadt où elle séjourne de septembre 1942 à mai 44 date à laquelle elle est enfermée à Auschwitz-Birkenau d’où elle repartira pour le camp de Christianstadt, annexe de Gross Rosen. Deux années certes lourdes de signification pour elle (elle ne leur consacre pas moins de 107 pages c’est-à-dire la plus grande des quatre parties du livre) mais auxquelles elle refuse qu’on résume toute sa vie.

Du poème intitulé Refus de témoigner elle écrit elle-même après l’avoir cité : " c’est pleurnichard, mal débrouillé. ".

Il date des années 60 (elle a alors la trentaine), lors de son premier ou second retour en Allemagne.

Ce n’est en rien une posture revendiquée comme exemplaire, tout au plus un défi lancé à l’engouement pour le témoignage oral des survivants de la Shoah et l’affairement historien , cinématographique (elle qualifie Claude Lanzmann de " grand-prêtre " de l’oral history), ou encore muséal qui s’est emparé du public cultivé aux Etats-Unis et en Europe, succédant à une stricte interdiction de témoigner au lendemain de la guerre...

La Mémoire dévoyée


" Après la guerre il y avait encore…suffisamment de gens disposés à rapporter les faits, mais pas assez d’auditeurs…nous qui avions émigré entendions dire que nous avions perdu du temps, qu’il fallait rattraper ce qui s’était passé dans le monde réel. Et, élèves assidus de ces cours de rattrapage dans une civilisation qui nous avait laissé tomber, nous n’oubliions pas ce qui s’était passé, mais nous le refoulions inlassablement afin de nous adapter.
Nous ne voulions pas non plus compter parmi les victimes, car il était méprisable d’être une victime.
Nous étions les Juifs qui ne s’étaient pas défendus ; nos co-religionnaires américains nous assuraient qu’eux se seraient défendus. Il n’y a rien à faire contre ce fantasme car il fait du bien à ceux qui l’entretiennent."

Aux yeux de ceux qui avaient besoin de fantasmer si loin de la réalité et de manière si satisfaisante pour eux-mêmes [ailleurs Ruth Klüger précise que cela n’est évidemment pas le seul fait des Juifs mais de tous ceux qui n’ " y " étaient pas et ne peuvent ou ne veulent pas mesurer l’ampleur de l’abandon des Juifs par l’écrasante majorité des occidentaux] …"j’étais aussi une de ceux qui avaient commis Dieu sait quels crimes ou, au contraire s’étaient laissé humilier pour survivre. C’était l’ancienne attitude, au fond pas si démodée, face au viol : la femme ne vaut rien, parce qu’elle n’a pas eu de chance. Et l’intérêt alors porté à l’holocauste , qui ne s’appelait pas encore ainsi, avait aussi quelque chose de pornographique…Aujourd’hui c’est le contraire…on nous considère comme des martyrs délégués (représentants les morts)et on nous traite avec respect, mêlé il est vrai d’une certaine répulsion, les deux faces d’une même monnaie… " (La Mémoire dévoyée : Kitsch et camps. In Le Refus de témoigner, pp. 325-326)

Klüger fait ici un constat sévère : qu’on accepte d’écouter ou pas les témoignages des survivants cela ne change rien au fond de l’affaire car c’est toujours de la même ambivalence affective (fascination-répulsion) qu’il s’agit du côté des récepteurs ; pas de réelle connaissance de la complexité psychologique de celui ou de celle qui témoigne , mais présence désormais de la reconnaissance d’un statut –mais est-il si enviable ? - de victime . Victime de qui ?

" Parmi les survivants de la guerre il y avait aussi ceux qui avaient tué les cinquante millions de victimes et aussi tous ceux qui avaient été témoins…on a plaint les victimes sans s’avouer qu’on les avait sacrifiées. " (p. 324)

Tel est en effet son verdict sans appel sur ce qu’on appelle le devoir de mémoire : ceux qui s’y livrent ne veulent pas aller au fond du problème parce qu’il ont aussi, en réalité, (eux ou leurs proches parents) trempés dans le meurtre de ceux qu’ils acceptent enfin de plaindre.

L'approche compassionnelle ne suffit pas

Comment une normalisation des rapports entre Juifs et non-Juifs, et plus largement entre victimes et bourreaux pourrait-elle alors avoir lieu par la seule vertu d’une approche compassionnelle et collective des victimes dans le contexte d’un déni massif de la volonté positive de les sacrifier ?

Mais les sacrifier à quoi et à qui ? Comment les sacrifices humains, apparemment abandonnés depuis longtemps par la civilisation occidentale se re-trouvèrent-ils promus en cœur d’une politique nationale et internationale capable de soulever l’enthousiasme de foules ?

Contre "l'industrie de l'Holocauste"

Il faut lire Ruth Klüger de près pour s’apercevoir que son " refus de témoigner " n’est en rien un ènième pamphlet contre de devoir de mémoire et l’ " industrie de l’holocauste "- qu’elle met certes en cause mais non pour faire taire les témoins au motif qu’ils auraient déjà trop parlé mais au contraire pour inventer un nouveau vecteur du témoignage, plus efficace, grâce à l’écriture, avec tout ce que cela comporte de dimensions sensibles, imaginatives et intellectuelles dans le rapport au passé, un rapport animé par l’exigence du vrai et de la complexité et non plus préformaté par le kitsch , cette substitution du sentimentalisme à l’art et à son pouvoir dévoilant : " C’est précisément ce qui rend suspecte à mes yeux cette manie de collecter les " oral histories ".

On n’est pas témoin mais matière première. L’être pensant que celle-ci recèle et qui assume sa vie est secondaire. Notre capacité à distinguer les faits des souvenirs est mise en cause. Nous ne sommes plus que des documents, des documents vivants que d’autres doivent lire et commenter. Il apparaît alors une autre manière d’écouter coïncidant parfaitement avec son contraire, ne pas vouloir écouter. " (ibid., p.327)

L'instrumentalisation des témoins

Au lieu de devenir, fût-ce par le témoignage, des partenaires de ceux qui les écoutent, leurs égaux, s’efforçant vers la vérité avec eux –ce que peut réaliser l’interaction avec le texte écrit pour le lecteur qui s’isole pour le comprendre et s’en imprégner - les témoins deviennent des pourvoyeurs de récits pour une gestion de l’holocauste politiquement correcte et socialement rentable mais qui les détruit une seconde fois comme hommes et femmes dotés de leur histoire et de leur mémoire singulières et non représentants ou illustrations de l’Histoire à laquelle les voici jetés en pâture.

Qu’on affecte leur destin d’un indice positif – la victime innocente- au lieu de l’indice négatif qui le caractérisait précédemment, ne change rien au fond de l’affaire puisque l’anonymat continue de s’acharner sur eux.

Ce statut de survivant qui pérennise celui de victimes et l’essentialise, complète ainsi et relance la violence et l’horreur de la Shoah : ceux qui en furent témoins sont ainsi à jamais séparés du reste des hommes.

Le poids des stéréotypes

Tout en racontant sa propre histoire, R. Klüger oppose donc une fin de non-recevoir à la sollicitude ambiante qui implique cet effet pervers de renvoyer la victime contingente à une soi-disant substance victimaire qui la définirait plus et mieux que tout autre attribut.

Nous ne pouvons comprendre le propos de Klüger qu’en y décelant l’insistance sur le non-dit central de tant de mise en scène (qui lui semble ob-scène) de la mémoire des " autres " , obligés de jouer le rôle de repoussoirs pour les bien-portants et les " heureux du monde " qui les évoquent uniquement pour ressentir à leur contact la chance de ne pas " en " être.

Mais d’où provient cette propension à ne voir les anciens déportés qu’au travers de stéréotypes (celui de victime consentante étant le plus fréquent)? Ne peut-on y lire une nouvelle figure de la distance séparatrice permanente qui caractérise, depuis de longs siècles, la vie entre Juifs et non-Juifs dans les mêmes espaces géographiques mais dans des zones plus ou moins spécifiques et socialement et surtout culturellement non-mixtes ?

Dans la déposition biographique " complète " de Ruth Klüger, perce le sentiment de malaise de celle qui n’a toujours pas droit à la reconnaissance de sa singularité – de son " visage ", dirait Lévinas - et reste, en somme, après comme avant l’épisode de la Shoah, une sorte de monstre dans la culture occidentale .

"Aux amis de Göttingen"

Re-vivre exige de pouvoir se libérer du poids de cette identité de carton-pâte, pour ne pas dire de " poupée de chiffon " (terme que les nazis employaient pour désigner leurs proies). Son livre est en outre dédié " Aux amis de Göttingen – un livre allemand " pour bien marquer son attachement à sa patrie et à la culture allemande, dont seule la mort aurait pu la déloger et non ce que certains de ses compatriotes ont bien voulu penser –s’imaginer – d’elle, la " Juive ".

L’écriture en première personne permet de se réapproprier une certaine maîtrise de son existence malgré la douloureuse lucidité du regard porté par l’auteur sur les fonctions inavouables de la mémoire telle qu’elle est comprise et traitée en Occident depuis les années 60 et la solitude à laquelle cette lucidité la renvoie.

En témoignant, elle met à jour une véritable aporie au sein de la pensée occidentale, celle d’une impossibilité de parler des Juifs autrement qu’à travers des clichés qu’elle pourfend allégrement : non elle n’a pas le sens de la famille proverbial que le sens commun prête aux Juifs (elle adore son père qu’elle perd en 40 mais n’aime pas sa mère et lui préfère de loin une jeune autrichienne Anja, catholique qu’elle a eu pour nourrice)

" Il m’a fallu des années avant de m’avouer cette indifférence aux liens familiaux…jamais je ne me suis sentie nichée dans une grande famille…On aimerait bien en faire partie mais ce n’est pas si simple. En fait, jamais on n’en a fait partie, la dispersion a commencé trop tôt… A cela s’ajoute que même les vivants issus du vieux milieu viennois ne m’inspirent pas confiance, je préfère les éviter. Il y a en moi le soupçon que les plus âgés d’entre eux m’ont laissé tomber, et que les plus jeunes le feraient si l’occasion s’en présentait."
(ibid., p.21)

L'antisémitisme "quotidien"

Car elle se comporte dès l’enfance d’une façon différente des siens, récitant par exemple en pleine rue des ballades de Schiller ou de Uhland, parce qu’elle se moque de faire mauvaise impression aux non-Juifs (" Les enfants juifs qui se tiennent mal excitent le rishès (la méchanceté vicieuse de l’antisémitisme), [disait-on] . Quelle importance, quand toute la population était de toute façon excitée contre nous ? "(ibid., p.22).

medium_ruthkluger.jpg>(Ruth Klüger)

Ruth Klüger est née en 1931. Elle a donc 8 ans au moment de la guerre.

Elle refuse d’intérioriser la honte que les antisémites veulent inculquer aux Juifs et de chercher anxieusement comment désamorcer une haine qui reste selon elle principalement le problème de ceux qui la cultivent et non celui des Juifs.

Elle souligne le clivage économique et social existant entre les Juifs pauvres qui ne pouvaient émigrer et les Juifs riches qui le pouvaient : " Les enfants qui restaient à Vienne étaient vêtus de plus en plus pauvrement, leur langue était de plus en plus mêlée de dialectes : on entendait qu’ils venaient des quartiers les plus pauvres. Car sans argent, on ne pouvait pas émigrer. Dans tous les pays du monde, les Juifs pauvres étaient encore moins les bienvenus que ceux qui avaient de l’argent. " (ibid., p.24)

Elle fait état de l’aliénation des Juifs soumis, comme les autres, au conditionnement antisémite quotidien
" Un jour que les enfants étaient particulièrement bruyants pendant la récréation, le maître, qui était naturellement juif lui-même, leur lança : " On se croirait dans une école juive ! " Mais nous étions une école juive ! Pourquoi nous humilier davantage quand nous étions entre Juifs, alors que l’environnement aryen s’en chargeait quotidiennement avec succès ? (J’écris du reste délibérément ce mot " aryen " sans guillemets ; à l’époque il était rarement employé avec ironie). J’avais beau me sentir en marge de ce monde inculte et prolétarien, je fus tout d’un coup du côté des enfants humiliés et contre le maître…le mépris juif pour soi-même n’était pas de mon goût, j’avais misé sur l’inverse, sur la fierté d’être juif. " (ibid., p.25).

Cette fierté d’être juive elle la ressent de manière immédiate et indiscutable, sans avoir besoin de renverser les stéréotypes négatifs en stéréotypes positifs pour autant, donc sans le soutien des traditionnelles images d’Epinal, au risque de se mettre en marge de sa propre communauté persécutée, par préférence viscérale de la pensée autonome et de l’esprit critique à toute autre modalité d’appartenance au monde.

Mais qu’en est-il de la vertu re-constructrice de ce récit pour son auteur ?

Un auto-portrait sans complaisance

Là non plus les images d’Epinal ne seront pas au rendez-vous : à la première page du livre elle dresse un portrait sans complaisance d’elle-même : " j’étais déjà [à huit ans] comme je suis maintenant, un être impatient et nerveux, une femme qui laisse facilement tomber les choses, exprès ou non, y compris les choses fragiles, vaisselles ou amours ; qui ne travaille jamais longtemps nulle part et quitte villes et logements pour des raisons qu’elle invente au moment où elle fait déjà ses bagages. Une femme qui prend la fuite sans attendre de flairer le danger, dès qu’elle se sent nerveuse. Car fuir était ce qu’il y avait de plus beau à l’époque [de la guerre] et cela l’est resté. " (p. 18)

L’esthétique de la fuite sert - à peine - ici de paravent à l’angoisse chronique d’abandon qui détermine cette obligation intérieure de fuir et à laquelle son livre n’a pas apporté de remède. L’explication est double : d’une part le départ précoce des êtres qu’elle a le plus aimé au monde, son père et Anja, traumatisme réactivé par la Shoah ; de l’autre l’absence, dans son discours de pistes constructives pour sortir du mal qu’elle dénonce :

- elle cite l’oral history de manière globalement négative et à travers ses pratiques les plus médiocres comme le cas de ce psychologue qui filme le témoignage d’une rescapée et demande aux auditeurs de se concentrer uniquement sur le non-dit, les gestes et le ton pour pénétrer dans l’inconscient du témoin.
Elle explique que cette consigne l’énerve elle et les anciens internés présents, ce qu’on peut concevoir mais son argumentation tourne court (pp. 327, 328). Par là est soulevé le problème de l’épistémologie et de la déontologie du recueil des témoignages , problème très important auquel les historiens de l’oral history ne sont pas tous, loin de là, étrangers.
Je pense notamment à la remarquable conférence donnée par Fabienne Regard, Professeur à l’Institut Universitaire des Hautes Etudes Internationales de Genève, à Orléans, le 17 novembre 2002, et intitulée : Témoin, témoignage et didactique de l’Histoire de la Shoah.

- Elle ne s’interroge pas explicitement sur les conditions de possibilité d’un nouveau dialogue entre Juifs et non-Juifs au lendemain de la Shoah : on peut légitimement se demander si la Shoah n’aurait pas mérité un vrai travail de réconciliation nationale et internationale, maison par maison, famille par famille dans tous les pays qui ont laissé le nazisme s’implanter et assassiner les Juifs en toute légalité.

"Le juif qui est en nous"

Comment offrir une visibilité et une image enfin positive du judaïsme et de ses représentants dans la culture occidentale ?

Après tout le projet explicite de Hitler n’était-il pas de " tuer le Juif qui est en nous " (Mein Kampf)?
Mais les retrouvailles de la civilisation occidentale avec sa racine juive sont-elles aujourd’hui à l’ordre du jour ? Quelle place notre culture réserve-t-elle au judaïsme ? Quelles sont les idées et les images que Juifs et non-Juifs se font du judaïsme et quel hiatus existe-t-il entre les représentations des uns et des autres ? Existe-t-il des enquêtes sociologiques sur un tel sujet ?

Les facultés de Philosophie reconnaissent l’œuvre d’un Lévinas : c’est une avancée et un signe d’espoir. Mais les facultés d’histoire se sont-elles donné pour mission de faire connaître aux futurs professeurs d’histoire l’histoire de l’antisémitisme en Europe en s’appuyant sur les classiques que sont les livres de Jules Isaac ou encore de Léon Poliakov ?
La déconstruction des stéréotypes antisémites est-elle à l’ordre du jour dans les cours d’éducation civique ?
Est-il au moins tenté de remédier à l’épaisse ignorance de l’apport des Juifs à la culture universelle en enseignant aux enfants des écoles " quelque chose qui serait par exemple, aussi pétillant et drôle que l’univers d’un Isaac Bashevis Singer " ( Emma Shnur.

Les jeunes en otages?


Un article intitulé Pédagogiser la Shoah ? avait été publié dans le numéro 96 de la revue Le Débat (Gallimard, septembre-octobre 1997) . Le Monde interroge la philosophe à propos de cette réflexion dans l’article qui titre : Ne prenons pas les jeunes en otage pour nous libérer ( Le Monde du Vendredi 5 décembre 1997. Propos recueillis par Florence Noiville).

- cet écrivain qui a fait revivre dans ses romans et ses nouvelles la vie et la culture du Yiddishland , cet ensemble de communautés juives d’ Europe centrale (la plus importante étant située en Pologne) anéanti par le nazisme ?

Comprenons-nous : il ne s’agit pas de préconiser l’introduction dans la culture d’un supplément d’âme en s’offrant une sorte excursion " exotique " en Yddishland mais de comprendre que l’universel habite aussi l’âme, la pensée et l’art juifs

(" Les Juifs n’existent plus que comme victime incarnée. Or il me semble qu’avant de faire arriver les Juifs comme le peuple qu’on assassine, il faudrait aussi les faire exister comme le peuple qui a vécu et montrer cet art de vivre. " Emma Shnur, ibid.)

A toutes ces questions nous devons, hélas répondre : non. Indifférence sans danger pour la démocratie, semble-t-il : après tout il ne s’agit que d’une minorité de citoyens (les Juifs ne sont que 0,2 % de la population mondiale). Voire…

Le crime d'indifférence

Car cette indifférence constitue une porosité permanente de la démocratie au totalitarisme. Le devoir de mémoire ne prépare en rien, à l’heure actuelle, à ce qui fait une véritable éducation morale et politique du citoyen en démocratie : " la capacité de décoder à l’avance les énoncés, les pratiques et les mots d’ordre qui préparent les catastrophes politiques, bien avant qu’elles ne prennent la forme radicale d’un face à face entre bourreaux et victimes. La capacité à s’orienter en des temps troublés, lorsque se durcissent les conflits de valeurs et que, les choix éthiques, loin d’avoir le visage de l’évidence, tendent à se présenter comme douloureux ou malheureux. " (Jean-François Bossy La philosophie à l’épreuve d’Auschwitz éd. Ellipses, 2004 , p.21) .

Comme exemples parlants de ces dilemmes éthiques, Bossy cite "L’Existentialisme est un humanisme" où Sartre expose le conflit intérieur d’un élève venu demander s’il devait partir à la guerre en abandonnant sa mère seule ou manquer à son devoir de patriote en se consacrant à ses obligations de fils ; ou encore le problème qui fut celui des Justes des Nations : prendre le risque de la mort pour eux et leur famille en cachant des Juifs pendant les années noires du Régime de Vichy ou sauver leur propre vie.

" Aucun exercice commémoratif ou mémoriel ne semble préparer à ce genre de dilemme " conclut-il . On veut éduquer sur la base de l’identification des jeunes à la condition des victimes et leur proposer " une sorte de moralité pré-définie et vite intégrable sous la forme d’un modèle héroïque de résistance indistincte à la barbarie. " (p.21).

Le devoir de mémoire est devenu, entre les mains des éducateurs et des politiques, un objet d’actions périodiques sans autre portée que rituelle et consistant à se donner bonne conscience à peu de frais, grâce à " la pose repentie " face à la passivité retrouvée.

La rhétorique de l'injonction

La rhétorique citoyenne de l’injonction retrouve ses lettres de noblesse à l’abri du formalisme scolaire dans une institution qui ne se pose toujours pas sérieusement le problème de ce que l’éducation peut faire de la violence de ce pervers polymorphe qu’est l’enfant en devenir.

L’urgence en est d’autant plus pressante que la morbidité infiltre nécessairement la mémoire des enfants des complices actifs ou passifs du judéocide (comme de tous les génocides) : culpabilité et tendance compulsionnelle à l’auto-destructivité sont leur lot et pas exclusivement celui des descendants des victimes, comme en témoignent la psychanalyse la psychologie sociale mais aussi les romans d’une Elfriede Jelinek (je pense à Les Exclus, par exemple) en vertu de la loi bien-connue du retour du refoulé :

" L’aberration c’est de vouloir réaliser une identité pleine en pensant que le sacrifice des Juifs y suffira…La pensée de ces gens n’est pas allée jusqu’à prévoir que leur identité sera pleine de cadavres ou de fantômes ; qu’elle sera pleinement morbide ".
(Daniel Sibony, L’Enigme antisémite, Seuil, 2004, p. 71).

Une identité morbide

Le crime contre l’humanité appelle dès lors à la promotion d’un principe de responsabilité active envers toutes les minorités sujettes à la récurrence des persécutions : en l’absence d’un tel principe –et d’un tel courage politique – l’humanité devra consacrer la meilleure part de ses forces vives à une entreprise de dénégation du réel, qui, à terme aura besoin de ré-itérer de façon toujours plus ample le massacre des témoins pour se débarrasser d’un mal qu’elle ne pourra ainsi que densifier, chargeant de plus en plus la barque de l’inconscient culturel jusqu’au suicide final. L’antisémitisme est un luxe que nous ne pouvons pas –plus- nous permettre, pas plus qu’aucun autre racisme. Son combat nous concerne tous.

Considéré dès son apparition comme un athéisme par l’ensemble du monde païen pour son refus de la divinisation du pouvoir politique, la préséance donné à la pratique de la justice sur tout credo, et toute théologie, le judaïsme forge les idéaux de l’égale dignité de tous les hommes, de la loi morale universelle, de la fraternité .

Comme si "Dieu n'était pas là"...

Dieu devient une fois pour toutes inaccessible à l’entendement de l’homme et ne peut plus être manipulé par les sacrifices, y compris les plus éminents d’entre eux, les sacrifices humains. L’humoriste et poète Elie Semoun a résumé cela en une boutade : " Dieu a dit : faites comme si je n’étais pas là " ce que le pasteur assassiné car désobéissant à l’ordre nazi Dietrich Bonhoeffer avait exprimé de façon lapidaire : " Devant Dieu soyez comme étant sans Dieu, libres, adultes et responsables. "

Est-ce que ces vieilles choses toujours jeunes seraient par hasard encore indexées comme hérétiques par les ennemis de la liberté qui, lorsqu’ils ne se chargent pas eux-mêmes de persécuter les Juifs, se hâteraient, dès que se présente un candidat-bourreau, de ne surtout pas calmer son ardeur afin de montrer à la peureuse humanité comment on finit quand on cesse d’être idolâtre ?

Qu’est-ce que cesser d’être idolâtre ? C’est construire un Temple pour y abriter le vide en lieu et place de statues de marbre, liées de près ou de loin au pouvoir politique . Un vide où le Nom s’adresse à l’homme et l’homme au Nom : Ha chem.

" Nous savons qu’il faut du vide entre les lettres pour qu’il y ait des mots et que sans la séparation des mots et des choses il n’y aurait pas de vie dans l’espèce humaine. Le langage nous sépare des choses. Il sépare l’ homme de son semblable et de lui-même. Le langage est le Miroir pour l’homme. Partout on le constate au cours de notre histoire ensanglantée : là où les humains ne supportent plus la parole réapparaît le massacre…Un poète disait : " quand la parole est brûlée vive l’homme ne meurt ni ne vit. " (Pierre Legendre, La Fabrique de l’homme occidental, éd. Mille et une nuits, 1996, pp. 14-22).

A Auschwitz l’homme ne pouvait ni vivre ni mourir , car Auschwitz ce fut la tentative de forger une humanité sans vide et sans parole, rivée au corps aryen, un corps idéal se suffisant à lui-même en détruisant la parole à sa source, source dont le judaïsme, comme religion de l’écoute de la parole est sans doute l’emblème.

Nadia Lamm


Bibliographie :

Peter Sichrovsky Naître coupable naître victime. Points Actuel, 1985.

Jules Isaac, Genèse de l’antisémitisme, Pocket, coll. Agora, 1991 (épuisé).

" " Jésus et Israël, Fasquelle, 1948.

" " L’Antisémitisme a-t-il des racines chrétiennes ? , Fasquelle, 1960, repris dans L’Enseignement du mépris , Grasset, 2004.

Léon Poliakov Histoire de l’antisémitisme ( Points Seuil coll. Histoire, 1981, T.1 et 2)

Pierre-André Taguieff , Les Protocoles des Sages de Sion (2 tomes) Berg International, 1992.

P.A. Taguieff, La Nouvelle judéophobie, Mille et une nuits, 2002. (développé sous le titre : Les prêcheurs de haine. Traversée de la judéophobie planétaire, Editions Mille et une nuits, Paris, octobre 2004, 962p.)

Emmanuel Brenner, Les Territoires perdus de la République. Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire. Mille et une nuits, 2002.

Daniel Sibony, Le " racisme ", une haine identitaire, Points, coll. Essais, 1997.

" " L’Enigme antisémite , Seuil, 2004.

Gilles Zénou, Regards sur la condition juive , P.U.F., 2003.

Solomon Schechter, La Pensée religieuse d’Israël, Editions universitaires , Progressions, 1966.

Bruno Lagrange, La Traversée de la Bible, Editions de la Martinière, 1999.

Gérard Bensussan , Qu’est-ce que la philosophie juive ? Desclée de Brouwer, coll. Midrash, 2003.


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